Le roi Athanias était marié à une femme divine : elle était honnête et juste, essayant de se conformer en toute chose à la vérité. Elle s'occupait à merveille de ses deux enfants, Phrixos et Hellê, qui lui rendaient bien l'amour qu'elle leur prodiguait. Or, un jour, le roi inconstant et faible, toujours à la recherche d'expériences nouvelles, décide de quitter sa femme pour en épouser une autre. Les deux pauvres enfants constatent alors un changement radical. Leur nouvelle mère ne les aime pas ; elle les gronde et les contrarie sans cesse, les accusant auprès de leur père de forfaits qu'ils n'ont pas commis. C'est toujours elle qui a raison, manifestant une toute-puissance, qui fait fi de la vérité.
Au bout d'une année ou deux, la situation s'aggrave ; la marâtre vient d'avoir deux garçons. Désormais Phrixos et Hellê lui font de l'ombre ; ils deviennent pour ses fils des rivaux insupportables. L'idée de partager, un jour, à leur profit, l'héritage de leur père, est, pour elle insoutenable : elle veut tout pour ses deux garçons. L'envie la tenaille nuit et jour et la conduit progressivement à l'idée du meurtre ; il faut, à tout prix, qu'elle se débarrasse de ces obstacles encombrants, que constituent Phrixos et Hellê.
C'est alors qu'elle imagine un stratagème. Elle convoque les femmes du royaume, cherchant chez elles une complicité monstrueuse, bâtie sur le mensonge. " Je sais que vous aspirez à une situation meilleure. J'ai un secret, pour vous, qui va permettre de tripler vos récoltes. - Quel est donc ce secret ? demande l'une d'entre elles, qui se fait l'écho de toutes les autres. - Ce secret, vous le garderez pour vous ; vous n'en parlerez pas à vos maris, qui pourraient compromettre vos projets. Avec la plus grande discrétion, vous allez prendre le grain prévu pour l'ensemencement et vous le grillerez minutieusement. C'est une opération, encore inconnue, qui accroît la fécondité de la semence. Vous ne le regretterez pas lorsque vous verrez vos granges se remplir de la récolte prochaine. "
Les femmes, heureuses de partager un tel secret, qui doit leur apporter la richesse, se mettent au travail, dès le lendemain. Les maris, au courant de rien, s'en vont jeter la semence sur leurs champs fraîchement labourés. Au bout de quelques semaines, les champs verdissent, mais, ô stupeur, les mauvaises herbes et les chardons ont pris la place des tiges de blé. Les femmes sont dépitées ; elles n'avouent pourtant pas leur forfait de mauvaises mères, qui tuent la vie en ses commencements. A la fin de l'année, les granges sont vides et la famine s'installe, suscitant découragement et quelques mouvements de révolte. C'est ce qu'avait prévu la terrible marâtre.
Développant le plan de son stratagème, elle cherche alors à mettre la parole des dieux de son côté, pour la rendre complice de son propre mensonge, qu'elle porte en son sommet. À sa demande, le roi envoie un messager pour interroger l'oracle de Delphes sur la manière de sortir de la situation dangereuse dans laquelle la famine a plongé la population. En grand secret, la reine le fait venir, avant son départ, et lui demande d'ajourner son voyage. Il fera semblant de partir et reviendra, après s'être caché dans la forêt, apportant l'horrible message qu'elle a elle-même rédigé : " Vous pourrez sortir de la famine, lorsque Phrixos et Hellê auront été sacrifiés aux dieux ". Cette nouvelle complicité dans le mensonge sera grassement payée. Elle lui donne la moitié de la somme dès maintenant et lui remettra le complément de la récompense lorsque le message aura été remis au roi.
Les choses se passent comme la mauvaise reine l'avait prévu. Le roi, qui n'a pas perdu tous ses sentiments paternels refuse de se plier à l'ordre de l'oracle. Angoissée, mais toujours ingénieuse dans son forfait mensonger, qui la pousse au crime, la marâtre ne se laisse pas démonter : elle soulève la population qui souffre de famine. " Vous ne pourrez, dit-elle, sortir de votre malheur que si l'ordonnance de l'oracle est scrupuleusement appliquée. " Le peuple affamé se rassemble et se soulève contre le roi impie, qui finit par céder. Dès le soir, les enfants sont enfermés dans une pièce, pour le sacrifice, qui aura lieu, le lendemain matin, au lever du jour. Associés dans un même destin, ils se serrent l'un contre l'autre pour tenter d'écarter la mort qui les menace. Et, juste avant l'aube, deux gardes viennent les chercher pour les couronner avant le sacrifice.
La foule est là sur la place où l'autel est disposé. Phrixos et Hellê y sont acheminés dans le plus grand silence. Le bourreau est déjà à son poste pour accomplir le geste funèbre et salutaire. Mais, à ce moment même, une grande nuée envahit l'endroit où se tiennent les enfants et s'étend bientôt sur toute la place. C'est maintenant le combat entre deux paroles : une parole mensongère et meurtrière et une parole de vérité qui sauve. Très distinctement, en effet, les deux enfants entendent la voix de leur vraie mère : " N'ayez pas peur ! " Aussitôt un bélier d'or saute de la nuée et s'agenouille devant Phrixos et Hellê. " Montez sur ce bélier, " poursuit la voix. Soutenue par cette parole, les deux enfants s'installent sur le bélier passeur, le garçon devant, la fille derrière, s'accrochant au vêtement de son frère. L'animal divin monte vers le ciel encore parsemé d'étoiles. " Tenez-vous bien, " dit encore la mère.
L'équipage survole plaines et montagnes et la toison d'or éclaire le ciel comme un nouveau soleil. C'est la parole de vérité qui prend le dessus, illuminant, pour un moment encore, les populations abusées. C'est elle aussi qui fait passer les enfants vers l'adolescence et la vie adulte, qui sera pleine de fécondité comme le suggère la puissance du bélier. Cette fois, la séparation est faite avec la mauvaise mère, qui les conduisait au sacrifice. Et pourtant, le risque de retourner en arrière et de s'engouffrer dans la mort est encore présent, au moment où l'animal fabuleux traverse la mer (mère). " Fais attention, accroche-toi bien pour ne pas tomber, crie Phrixos à Hellê. " Hellê sert de plus près son frère, qui entoure de ses bras le cou puissant du bélier. Mais, tout à coup, l'équipage paraît s'arrêter sur l'eau profonde. La fille inquiète porte son visage vers l'arrière. Se décrochant de Phrixos, elle se sent rattrapée par la mer (mère) et prise de vertige. Son corps qui s'échappe fait une chute vertigineuse et s'enfonce dans l'eau devenue terrifiante. Phrixos, en essayant de la sauver, faillit perdre l'équilibre. Plusieurs semaines après, on retrouvera sa dépouille sur le rivage, rejetée par la mer (mer).
Le frère poursuit seul son voyage dans le ciel. Une ville somptueuse apparaît au loin. L'animal divin part en sa direction et finit par se poser sur une prairie, foulant une herbe épaisse et appétissante. Ici l'opulence fait place à la famine et la fécondité remplace la stérilité des semences grillées. Le lait, l'huile, le vin et l'eau coulent de quatre très grandes fontaines. Au moment où Phrixos les contemple, un homme bienveillant s'approche. C'est le roi Aiétès, en personne, l'un des enfants du soleil. Il s'adresse au jeune homme comme à un fils. Le garçon lui raconte ses malheurs et sa séparation miraculeuse de la marâtre meurtrière. Il dit comment la parole de sa vraie mère l'a accompagné dans son passage. C'est maintenant la parole d'un père qui prend le relais, l'invitant à entrer au palais. En partageant des fruits et une eau délicieuse, les deux hommes parlent ensemble dans un réciproque apprivoisement. Reconnaissant envers les dieux et envers ce père qui l'adopte, Phrixos dit qu'il va sacrifier le bélier à Zeus, (cherchant ainsi inconsciemment à sacrifier sa propre toute-puissance), et qu'il fera don à son hôte de ce qu'il a de meilleur : il lui remettra la toison d'or. Tout de suite le roi veut découvrir le fabuleux animal. L'un et l'autre s'approchent de la prairie. Le souverain est obligé de voiler son visage lorsqu'il s'approche de la toison lumineuse, tellement les rayons qu'elle émet sont puissants et pénétrants.
Peu de temps après, le bélier est immolé et le roi transporte la toison d'or. Il demande à un de ses serviteurs de la fixer aux branches les plus hautes d'un chêne imposant. Désormais la " parole de vérité " va pouvoir éclairer le monde environnant. Elle est le fruit le plus précieux de l'arbre de vie. Mais nul ne peut manger du fruit de la connaissance sans affronter la mort. C'est pourquoi le souverain demande à sa fille de faire sortir de terre un gardien redoutable. Sur ses incantations, c'est un énorme dragon qui se présente et s'en va entourer le tronc du chêne immense. Maintenant Aiétès, qui est devenu le gardien de l'arbre de vie, peut dormir tranquille.
Phrixos finira par épouser sa fille et ils mèneront ensemble une vie heureuse, sans cesse illuminés par les rayons de la " Parole de vérité ". Beaucoup viendront admirer la toison d'or. Beaucoup mourront en cherchant à se l'approprier. Ils ne savaient pas qu'ils devaient auparavant subir l'épreuve de la " Parole mensongère et meurtrière " et se défaire de la toute-puissance